Le 26 octobre 2009 s’est tenue la quatrième réunion du Conseil Stratégique des Industries de Santé (CSIS), convoquée par le Président de la République. Y assistaient quelques représentants de la recherche publique ou plutôt, désormais, semi-publique (CNRS[1], INSERM[2], ICM[3]), Mr Meunier, PDG de PALUMED, des représentants des principales industries pharmaceutiques (Sanofi-Aventis, GSK, Pfizer, Roche, Lilly, Novartis, Boehringer, BioAlliance pharma, Ipsen, etc.) ainsi que quelques ministres (Mmes Lagarde, Bachelot et Pécresse et M. Estrosi). Cette réunion a donné lieu à une déclaration d’intention dans laquelle « L’Etat s’engage à poursuivre ses efforts en termes de professionnalisation, rationalisation et mutualisation des activités de valorisation et de transfert technologique, à poursuivre son soutien à l’Alliance pour les sciences de la vie et de la santé[4], à l’ANR et aux pôles de compétitivité, à poursuivre l’effort de réorganisation de la recherche publique » tandis que les industriels « s’engagent […] à contribuer à l’objectif global de doublement en 3 ans du budget consacré à la recherche partenariale avec le secteur académique dans le domaine biomédical, soit un montant annuel en 2012 de 62.5 M€ destinés à la recherche partenariale en Sciences de la vie et de la Santé ».
Par ailleurs, un protocole d’accord relatif au fonds d’investissement dans les biotechnologies de la santé a été établit entre le Fond Stratégique d’Investissement (FSI), les industries de santé et CDC Entreprises (Société de gestion dont le président, Mr Jérôme Gallot, est aussi membre du Comité exécutif du FSI). Le développement industriel des biotechnologies devient désormais une « priorité nationale » qui « s’illustre en termes d’impact économique, d’accélérateur d’innovations technologiques et bien entendu d’améliorations thérapeutiques et d’amélioration de la qualité de vie […] Doté de 100 à 150 millions EUR, le Fonds sera créé sous la forme d’un fonds commun de placement à risques (FCPR) géré par CDC Entreprises, agréée à cet effet par l'Autorité des Marchés Financiers.[…]Le Fonds privilégiera également des approches thérapeutiques et technologiques innovantes compte tenu du potentiel existant en France (nanotechnologies, thérapie cellulaire, alternatives non chirurgicales…). »
C’est dans ce contexte que Mr Manuel Tunon de Lara, président de l’Université Paul Segalen Bordeaux II, a été chargé de produire un rapport intitulé « Les besoins actuels et futurs des industries de santé en termes de formation », mis en ligne par la documentation française[5]. Etudions quelques points de ce rapport qui nous explique les orientations, désormais clairement affichées, de notre système de santé et de la « médecine du futur » qui l’accompagne.
Le « défi » de la santé
« Les spécialistes du secteur de la santé s’accordent […] sur la place prépondérante que prendra la médecine des bien-portants tournée vers le bien être et la prédiction des maladies, l’approche plus personnalisée des pathologies en raison de l’avancée des connaissances génétiques, la prise en charge de la dépendance en rapport avec le vieillissement de la population ».
L’allongement de l’espérance de vie et le vieillissement de la population justifient en effet de très nombreuses actions politiques actuelles qui dépassent de loin le seul problème des retraites. La question réside comme à son habitude dans la pertinence de ces actions menées en fonction des besoins : par exemple l’hôpital gériatrique Charles Foix va fermer, les maisons de retraites sont submergées et la prise en charge humaine et médico-sociale de nos personnes âgées est toujours aussi honteuse, à l’image de la piètre place que notre époque leur concède. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher les investissements relatifs au vieillissement et à la dépendance, quelle qu’elle soit, malgré des discours récurrents autour de l’aide au maintien à domicile, les budgets alloués au handicap (qui n’ont jamais été aussi importants) et aux « services à la personne ».
La « médecine des biens-portants » ?
Juteux marché ! Surtout « si l’on considère la taille de la cible des biens portants par rapport à celle des malades actuellement pris en charge par une médecine curative » d’une part et qu’on l’oriente vers le « bien-être » d’autre part. La santé se définissant désormais comme étant « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité » (définition de l’OMS), l’industrie du « bien-être » s’est considérablement développée ces dernières années. On pourrait la différentier de ce que l’on appelle communément la santé car elle fait, en réalité, plutôt référence au « paraître », tandis que la santé devrait, en théorie, s’occuper surtout de l’« être ». Comme l’explique Mr Tunon de Lara : « Le bien être est un objectif légitime des populations qui se décline désormais au plan médical, économique et sociétal dans les pays riches et technologiquement avancés. En France, ce nouveau chapitre de la santé est reconnu comme l’un des défis à relever dans le schéma stratégique national de recherche et d’innovation […]. Il se traduit déjà par un marché en croissance, tourné vers l’esthétique, la remise en forme ou la nutrition, susceptible de s’amplifier considérablement à la faveur des découvertes scientifiques à venir. Il correspond à une demande étroitement associée à l’augmentation de notre espérance de vie et suppose une réponse médicale nouvelle à la frontière entre le normal et le pathologique. Du point de vue industriel, cette orientation peut correspondre également à des interfaces entre l’industrie du médicament et celle de l’aliment (nutraceutique) ou de la cosmétologie ».
Il est vrai que dans une société submergée par l’image et où le message s’est substitué à l’information, la médecine peine elle aussi à garder l’esprit clair face à ce qu’il est raisonnable de considérer comme normal ou pathologique, que ce soit dans ce qui à trait au corps ou à l’esprit. Cette définition de la santé justifie aisément de « pathologiser » chaque coup dur de la vie psychique, chaque ride, chaque bourrelet, chaque poil…
La « prédiction des maladies » ?
Nos médecins seraient-ils redevenus les devins et sorciers? Les budgets de recherche publics comme privés alloués à la génétique le laissent à penser. C’est là l’un des nouveaux visages de la médecine : en même temps que la frontière entre le normal et le pathologique est de plus en plus floue, la frontière entre prévention et prédiction devient elle aussi opaque. Il est pourtant important de les définir puisque notre président a insisté sur l’augmentation des budgets alloués à la prévention[6]. Mais peut-être entendait-il par là prédiction… La différence est pourtant de taille, la prédiction en santé signifiant la génétique : « susceptibilité génétique » à un polluant ou à un médicament (pharmacogénétique), ou encore détection « d’une maladie dont le risque pourrait être connu dès le plus jeune âge ». Cette « transformation sera liée à la meilleure connaissance du patrimoine génétique et à la plus grande simplicité de son analyse, techniquement plus rapide et économiquement plus abordable ». Mr Tunon de Lara parle ici des biopuces à ADN qui font beaucoup parler d’elles en ce moment et bénéficient de très nombreuses recherches. Ces biopuces pourront être employées très facilement dans de nombreux domaines de la santé : en infectiologie (pour détecter au lit du malade un virus, une bactérie), en médecine du travail (« prévention » des expositions professionnelles, en espérant qu’elle s’accompagne d’autres mesures, ce qui n’est pas gagné…) ou en thérapeutique générale (médicament adapté au patient). Certaines sociétés de service en génétique proposent déjà des tests génétiques aux particuliers. Prenons l’exemple de la société EasyDNA qui propose par exemple des tests de paternité (à l’insu ou non du conjoint), des tests ADN d’infidélité, des « profils ADN » sur une base de 16 marqueurs génétiques différents (proposés également aux compagnies d’assurance, aux entreprises, aux agences immobilières, etc) et bien sûr, des tests de prédisposition génétique chez les jeunes enfants. Leur « preuve de prédisposition génétique couvre les maladies suivantes :
- Système immunitaire : Lupus, maladie de Basedow ou Graves, maladie cœliaque, sclérose multiple, psoriasis
- Maladies cardiovasculaires : Anévrisme, fibrillation auriculaire, maladies du cœur, maladie artérielle périphérique, thrombose veineuse
- Vieillissement : Dégénérescence maculaire, maladie d’Alzheimer, osteoartrite, artrite rhumatoïde
- Générale de la santé : Obésité, Migraine, diabète type 1 et 2
- Cancers : Cancers de la vessie, du sein, colorectal, de l’estomac, du poumon, de la prostate, de la peau[7] ».
Outre les nombreuses questions scientifiques et déontologiques que ce type d’affirmations soulève, la médecine prédictive, quoiqu’il arrive, fait de chacun de nous une personne « à risque » et justifie par là même les investissements massifs de ce domaine dans notre société du risque.
Excellence, compétitivité et innovation
Quelque soit le domaine dans lequel ces termes sont utilisés (pôles de compétitivité scientifiques, lycées et internats d’excellence, pôles d’excellence rurale…) ils désignent, d’une façon ou d’une autre, les nouvelles technologies : nanotechnologies, biotechnologies et/ou Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Mr Tunon de Lara nous le confirme une fois de plus, listant pour nous les domaines qu’intéresse cette « médecine du futur » :
- « Nanomédecine : biologie, médecine et nanotechnologies ;
- Nanopharmacie : pharmacie, galénique et nanotechnologies ;
- Nanotoxicologie : biologie, toxicologie, environnement, nanotechnologies ;
- Bioinformatique : biologie, médecine, informatique, mathématiques ;
- Biomimétique : microélectronique, médecine (remplacement des systèmes humains
Défaillants) ;
- Neuro-ingéniérie : neurosciences, médecine, ingénierie ;
- Biorobotique : biologie moléculaire, génétique, mécanique et robotique »
Il est intéressant de noter que ces domaines High-Tech[8] méconnus des professionnels de santé sont actuellement au cœur des budgets de l’Agence Nationale de Recherche (ANR) et bénéficient d’un certain nombre de plateformes et programmes mis en place pour favoriser le transfert de la recherche académique vers les applications industrielles (OMNT, RMNT, R3N, PNANO, programme NANO-INNOV, Grand-Emprunt…). Ce sont là des disciplines que l’on peine à évaluer et à règlementer tout simplement parce que l’on ne sait pas trop bien comment les définir. Parallèlement, le gouvernement essaie de faire passer une loi visant à simplifier les procédures de recherches biomédicales sur la personne humaine depuis plus d’un an (rapport Jardé) et n’oblige en rien les industriels à spécifier si leurs produits contiennent des éléments nanométriques ou sub-nanométriques, alors même que les propriétés de la matière peuvent être totalement différentes selon l’échelle. Autrement dit, on se lance à grand train dans des technologies que l’on ne maîtrise absolument pas, qui concernent essentiellement nos gènes et nos cerveaux et tout ça en diminuant les moyens de contrôle.
L’éducation des générations futures
Si ce n’est pas l’objet principal de son rapport, Mr Tunon de Lara reprend également l’un des axes du Grand Emprunt, à savoir l’attractivité des techno-sciences[9]. Dans le chapitre intitulé « Développer et promouvoir l’excellence dans les sciences de la vie et de la santé », il développe ainsi les actions 4 et 5 :
« Action 4 : Promouvoir la biologie et les biotechnologies dans l’enseignement secondaire pour attirer les meilleurs élèves
Le programme de Sciences de la Vie et de la Terre est suffisamment étoffé dans l’enseignement secondaire (peut-être trop complexe) et ne doit pas être enrichi ; en revanche, il pourrait bénéficier de nouvelles méthodes pédagogiques visant à simplifier les concepts, à illustrer les aspects les plus attractifs de la biologie moderne, en facilitant l’apprentissage expérimental et l’accueil des lycéens dans des laboratoires et plateformes universitaires.
Action 5 : Diffuser les connaissances et les découvertes du domaine des sciences de la vie et
de la santé dans le grand public, et faciliter l’accès à la culture scientifique dans ce domaine
Un programme d’appui à la promotion des biosciences pourrait être mis en place en
s’appuyant sur les centres de culture scientifique technique et industrielle […]
Une action éducative de culture sur la santé pourrait compléter les actions de prévention auprès du jeune public en développant des parrainages entre les établissements de santé, les établissements scolaires et les universités […]».
La vulgarisation scientifique des nano et biotechnologies fait en effet l’objet de nombreuses interventions pédagogiques auprès du jeune public, alors même que des associations demandent un moratoire mondial sur les risques sanitaires et environnementaux et les dérives éthiques qu’elles sous-tendent et que ces débats ne sont pas même parvenus aux oreilles de la plupart des professionnels de santé. C’est sans doute là l’un des traits les plus significatifs de la communication politique autour des nouvelles technologies qui appréhende d’emblée les réticences adultes et donc, les évite. Le grand-emprunt nous dit d’ailleurs qu’il « est plus généralement important de doter tous les citoyens d’une culture scientifique et d’une attitude positive envers la science[10]. »
Les industries concernées
Puisque l’on redéfinit la médecine, il faut redéfinir les industries qui vont avec : « Les industries de santé englobent, dans leur sens le plus large, un éventail de compétences incluant le médicament, les biotechnologies, les dispositifs et appareils médicaux, le secteur de la santé animale, auxquelles viennent s’ajouter des secteurs d’interface impliquant désormais l’industrie alimentaire, l’informatique, les nanotechnologies, l’industrie de la cosmétique ». Là ça se complique : Orange, industrie des télécoms très investie dans les « Technologies de l’Information et de la Communication pour la Santé », devient donc une industrie de santé ? Tout comme Monsanto, premier semencier de Plantes Génétiquement Modifiées (PGM) ou l’Oréal, leader mondial de l’industrie cosmétique ? « La convergence entre les TIC et la santé est en effet considérée comme un des leviers économiques importants, représentant un marché dynamique, générateur d’innovations, permettant d’améliorer les systèmes de soins tout en réduisant une partie de son coût ». La convergence des nouvelles technologies s’accompagne bien d’une convergence des industries et donc, des disciplines. C’est l’objet de ce rapport et il ne cesse de nous le rappeler : de quelles compétences, de quels plateaux techniques les industriels ont-ils besoin actuellement en vue des applications prévues?
Pluridisciplinarité
La pluridisciplinarité encouragée par le rapport de Mr Tunon de Lara, tout comme celle de la recherche actuelle, est à l’image de ces interfaces industrielles et scientifiques. Mais elle n’est seulement disciplinaire au sens scientifique du terme car elle vise également le maillage de la culture entreprise et de la culture académique, en introduisant des « connaissances générales sur l’entreprise » permettant à l’Université d’assumer sa nouvelle mission : l’insertion professionnelle. Ainsi, Mr Tunon de Lara nous explique qu’ « il faut impliquer les professionnels des industries de santé dès la conception des formations, en aménageant des parties de l’enseignement dispensées par les professionnels eux-mêmes » et propose « d’autres cursus mixtes combinant une formation en biologie et en business, en médecine ou pharmacie et en ingénierie (médecine ou pharmacien ingénieur), en biologie et en sciences humaines, en médecine et en sciences politiques correspondent également à des profils très recherchés par les industriels ». Attention au terme « sciences humaines » car celles-ci, fort importantes en médecine, connaissent également des restructurations importantes avec un accent très clair sur les sciences cognitivo-comportementalistes (largement développées en marketing), quantitatives et « normatives » au détriment de celles qui pourraient éventuellement apporter une pensée critique.
Plusieurs établissements sont également cités en exemple à suivre : « L’université Pierre et Marie Curie propose ainsi un master « marketing stratégique et santé » au carrefour des sciences de la santé publique et de la gestion […]L’Institut Supérieur de la Santé et des Bioproduits de l’Université d’Angers porte également des formations universitaires de bac à bac + 5, professionnalisant dans les secteurs des industries pharmaceutiques, biotechnologiques ou agroalimentaires. Grâce à un partenariat avec Sanofi -Aventis, l’Université d’Auvergne et sa fondation proposent un programme de formation pour les médecins se destinant à l’industrie pharmaceutique ».
Enfin, « il conviendra de former les futurs médecins et le personnel de santé (nouveau métier?) au conseil génétique et à la prise en charge du bien portant « à risque » ».
Ces changements culturels auront un impact certain sur la réflexion médicale car, comme le dit Mr Tunon de Lara, « dans le domaine de la santé, l’enseignement classique est orienté vers le coeur de métier, principalement dévolu au soin, et peu de parcours sont organisés dans les études (en dehors de la pharmacie) pour faire une carrière dans l’industrie ». Cela dit, l’impact des industriels sur la recherche, la formation et la pratique médicales, si elle est aujourd’hui officialisée et accentuée, ne date pas d’hier. Notre médecine serait probablement tout autre si cela n’avait pas été le cas.
La politique de l’emploi et de la formation
« En dépit du numerus clausus et des données démographiques montrant la carence actuelle et à venir de médecins soignants, différentes enquêtes montrent la nécessité de compétences médicales dans différents domaines et à certains postes ». Mr Tunon de Lara cite une « enquête menée par le LEEM[11] en 2007 », puisqu’ils sont, c’est bien connu, les experts du bien commun. « Plus de 90% des entreprises rencontrent […] des difficultés pour recruter un médecin en raison de la carence du vivier […] », malgré des besoins dans différents domaines : « le médico-marketing (81%), la pharmaco-vigilance (46%) et les études cliniques (46%) ». La solution ? « Le remplacement de la compétence « médecin » par une autre compétence est envisagé dans certains cas : pharmacien pour la pharmacovigilance et la recherche clinique, profil scientifique « science de la vie » pour la recherche clinique, à un moindre degré pour les relations scientifiques ou la pharmaco-vigilance ». Le même problème se pose pourtant avec les pharmaciens, pour lesquels il est proposé d’adapter le numerus clausus pour « couvrir les besoins de l’industrie ».
Par ailleurs, « dans le domaine du marketing et des ventes, la plupart des métiers gagnent en importance, leur nature et leur nombre se diversifiant. Selon une étude récente, cinq grands facteurs sont à l’origine de leur évolution […]:
- une importance croissante de l’orientation « client » (patient, médecin, institutionnels,
assureurs, hôpitaux,…) nécessitant de nouvelles compétences pour mettre au point des
stratégies de plus en plus pointues ;
- la recherche du maintien de la rentabilité face à la pression économique croissante des
autorités de santé ;
- la prise en compte d’une culture de la compliance et l’éthique (« risk management ») par tous les acteurs de l’entreprise […] ».
Nous observons là toutes les difficultés de la pluridisciplinarité : notez qu’en langage « entreprise », l’éthique se définit comme le management du risque, tandis qu’en philosophie, c’est la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du bien et du mal[12] » et qu’en médecine, c’est toute une réflexion menée à la base de ce que l’on nomme déontologie et qui, en théorie, nous sert de guide dans nos démarches auprès du patient. Quant à la « compliance », terme emprunté à la physique mais usité dans de nombreux domaines, il est difficile de déterminer avec exactitude le sens que lui prête ici Mr Tunon de Lara.
Qui finance ?
Question légitime à l’heure de la « crise économique mondialisée », car l’excellence a un coût et pas des moindres. Examinons de plus près les deux phrases suivantes : « Dans les pays technologiquement avancés, la santé est très souvent présentée comme une charge économique croissante dont il faut maîtriser les dépenses sous peine de mettre en péril le budget de l’état. Si tout le monde s’accorde sur le besoin de rationnaliser l’offre de soin, on occulte trop souvent le rôle potentiel du secteur de la santé comme un moteur de croissance économique ». Difficile à comprendre : la santé est-elle une charge mettant en péril le budget de l’état ou un moteur de croissance économique ? Tout dépend de quel côté on se place et de quelle santé on parle.
Dans ce nouveau paysage pathologique, Mr Tunon de Lara nous explique que « le système de protection de santé devra s’adapter à ce changement d’échelle qui englobe toute la population ainsi qu’à une augmentation de son coût ». La médecine du bien portant n’est donc pas rentable pour l’état ? La solution réside dans les conventions passées entre les pôles de recherche académiques (Universités, CEA, CNRS, INSERM…) et les industries de santé (LEEM, FEFIS[13], SNITEM[14]), incluant « les aspects financiers et organisationnels ». L’autonomie des universités, des hôpitaux, de la recherche, c’est donc bien la dépendance aux industriels.
L’autre moyen de financement dont ne parle pas ici Mr Tunon de Lara mais qui voit déjà le jour concerne les fonds privés au sens large. Voici par exemple les membres fondateurs, autres que médecins, de l’Institut Cerveau-Moelle épinière (ICM), pôle d’excellence créé au sein de la Pitié-Salpêtrière : Jean Todt , Président de la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile) ; Luc Besson, Réalisateur ; Louis Camilleri, Président d’Altria (Multinationale américaine dont l’activité principale est la vente de tabac) ; Jean Glavany, Ancien Ministre[15] ; Maurice Lévy, Président du Directoire de Publicis groupe (3ème groupe mondial de communication) ; Jean-Pierre Martel, Avocat ; Max Mosley, ex-Président de la FIA ; Lindsay Owen-Jones, Président de L’Oréal ; Michael Schumacher, Pilote de Formule 1 ; Serge Weinberg, Président de Weinberg Capital Partners (société d’investissement indépendante[16]). Dans le comité de campagne, on trouve aussi David de Rothschild, Directeur Général de la banque Rothschild & Cie ; Jean-Philippe Hottinguer, Fondateur et associé de la Banque Jean-Philippe Hottinguer et Cie ou encore Dominique Mars, Président Directeur Général de Mars & Co (conseil en stratégie qui « a fourni la « boîte à outils » qui va permettre à Matignon et à Eric Besson d'évaluer le travail de nos quinze ministres » et « conseil, entre autres, de Lafarge, Suez, Pernod Ricard ou Alstom[17] »). Depuis 2008, la Fondation EDF-Diversiterre soutient également l’ICM.
Conclusion
Chacun a donc sa place dans cette ingénierie de la santé. Les quelques médecins subsistants seront formés dès le plus jeune âge à moins d’esprit critique, mais plus de culture business, facilitant ainsi un langage commun.
La recherche biomédicale française s’essoufflait quelque peu ces dernières années. Pour certains, cela est dû à la lourdeur des démarches administratives, la France étant l’un des rares pays disposant jusqu’alors de dispositifs tels que les Comités de Protection des Personnes (CPP), plus ou moins indépendants et chargés de donner un avis collégial et décisionnel sur toute recherche impliquant la personne humaine. Pour d’autres, ce ralentissement des découvertes est plutôt dû à un manque de volonté des industriels de chercher des solutions pour certaines pathologies dont la prise en charge est jugée non rentable par le secteur. Quelle qu’en soit la raison, la situation est en pleine mutation du fait d’un assouplissement législatif et structurel en faveur de l’avènement de ces nouvelles technologies qui viennent, dans tous les domaines, relancer une économie de marché fatiguée. Mais peut-être que l’entourage familial et social[18] de notre Président joue également un rôle dans le fait que la France oriente plus spécifiquement ce type de recherches « innovantes » vers les domaines de la santé et du risque. Quand à savoir qui de l’œuf ou de la poule…
La discipline médicale constitue un pouvoir majeur sur l’individu et sur la société, au même titre que l’utilisation de la force physique. L’étrange épisode de la grippe A nous a montré combien il était angoissant de ne pas savoir si l’on peut faire confiance à un système de santé privatisé. La France étant le premier producteur de vaccins au monde, les experts de l’OMS, actuellement mis en cause, sont probablement les nôtres. Mais, plus inquiétant encore, nos médias se sont bien gardés pendant la crise Grecque de mentionner la menace d’embargo de certaines multinationales telles que Novo Nordisk (principal fournisseur d’insuline) sur le pays, lorsque le gouvernement a tenté de vendre la dette du service de santé[19]. Plus d’insuline, ça aurait fait combien de morts ?
Le problème de la gestion de la santé par des multinationales, même quand elles ne sont pas directement impliquées dans le domaine de la santé, c’est qu’elles sont actionnaires les unes des autres. Elles ont donc toutes le même intérêt général : créer du besoin, sans cesse. En médecine, cette loi financière nous éloigne dangereusement de la déontologie qui voudrait au contraire que nous fassions de sorte que l’individu, malade ou bien portant, ait le moins possible besoin de nos services.
DUBERNET Sarah, infirmière
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[1] Centre National de la Recherche Scientifique
[2] Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, scindée depuis peu en huit instituts thématiques répartis au sein de différents organismes (CNRS, CEA, INRA, IRD).
[3] Institut Cerveau-Moelle épinière, hôpital de la Pitié-Salpêtrière.
[4] Laquelle, à peine créée, a signé le premier accord de partenariat de Sanofi-Aventis avec l’ensemble de la recherche académique française
[5] Dans la rubrique « industrie » et non « santé »…
[6] Annonce en 2008 d’une part de 10% du budget santé allouée à la prévention
[8] Cf. encadré
[9] « Axe 1 : Soutenir l’enseignement supérieur, la recherche, l’innovation, action 4 : Contrer la désaffection des jeunes pour les études scientifiques et mathématiques et rapprocher la science du citoyen » ; Investir pour l'avenir : priorités stratégiques d'investissement et emprunt national, ROCARD Michel , JUPPE Alain , FRANCE. Présidence de la République - Paris ; La Documentation française (Collection des rapports officiels ) – p.73 à 79.
[10] Cf. « Investir pour l’avenir… » op.cit.
[11] LEs Entreprises du Médicament, fondation à but non lucratif associant les principales multinationales de santé
[12] André LALANDE, Vocabulaire technique et critique de la Philosophie [16ème édition], Paris, PUF, 1988, pp. 305-306.
[13] FEdération Française des Industries de Santé
[14] Syndicat National de l'Industrie des TEchnologies Médicales
[15] Accessoirement membre du comité de réflexion stratégique du groupe Bolloré.
[16] Possédant entre autres dans son portefeuille Pharma Omnium International, laboratoire pharmaceutique et Amplitude, société de conception, fabrication et distribution de prothèses de hanches et de genoux.
[17] http://www.lepoint.fr : Mardi 21 septembre 2010, « L'homme qui murmure à l'oreille des PDG » par Patrick Bonazza.
[18] Guillaume Sarkozy est DG du groupe Malakoff Médéric (Groupe paritaire de protection sociale) tandis que François Sarkozy est vice-président du conseil de surveillance de BioAlliance Pharma. Inutile de rappeler les liens étroits qui unissent notre Président et les sociétés de Télécommunication…
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